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Dimanche 6 mai 2007 7 06 /05 /2007 18:53

Les media français nous parle succinctement depuis lundi dernier de répression policière en Turquie sur fond d’élections présidentielles… Que se passe-t-il réellement à Istanbul et en quoi nous, français et européens, devons nous nous y intéresser fortement ?

 

En réalité, le point central des évènements actuels est la laïcité, c’est pourquoi je propose de revenir dessus. La Turquie fait parti des rares républiques démocratiques laïques et elle est le seul pays musulman laïc. A la sortie de la 1ère guerre mondiale, l’empire ottoman est divisé et placé sous tutelle de plusieurs nations dont la France et le Royaume-Uni. Une guerre d’indépendance débutée dès 1920 aboutit à la création le 29 octobre 1923 de la république turque dont le 1er président est Mustafa Kemal Atatürk. Il énonce les six principes fondateurs : « L’Etat turc est républicain, nationaliste, populiste, étatiste, laïque et réformateur ». Il en découle notamment le droit de vote des femmes accordé dès 1934 (il a fallu attendre 1945 en France) ou l’interdiction du port du voile dans les administrations et les écoles publiques (gratuites et obligatoires). Cependant la conception de la laïcité y est différente qu’en France : en effet, il n’y a pas de séparation stricte entre l’état et la religion. Il s’agit en fait d’une main mise de l’état sur la religion qui permet d’empêcher tout dérapage en minimisant le pouvoir de la religion musulmane en Turquie. Ainsi la liberté de culte est assurée par une surveillance du financement de l’islam : le ministère du culte et des financements limite le pouvoir de l’islam en contrôlant la construction des mosquées, des écoles coraniques, etc… A la mort d’Atatürk (1938), l’armée est désignée garante de la laïcité et respecte ses devoirs en réalisant 3 coups d’état en 1960, 1971 et 1980 et en chassant un gouvernement islamiste en 1997.

 

Dimanche 29 avril, veille du 1er tour des présidentielles turques, en protestation à la « dérive islamiste » du gouvernement d’Erdogan, 1er ministre et responsable du « parti islamiste » (AKP) qui n’est en fait qu’un parti démocratique islamique modéré ayant pour objectif de redonner de l’importance aux traditions et à la religion musulmane, plus d’un million de turcs descendent dans les rues d’Istanbul et réalisent un cortège de 4 km de long, déploient des drapeaux turcs gigantesques, des portraits d’Atatürk, et scandent des slogans en faveur de la laïcité. Le 30 avril, le parlement turc vote avec 361 voix sur 550 en faveur d’Abdullah Gül, candidat unique, actuel ministre des affaires étrangères et membre du de l’AKP. Ainsi, mardi 1er mai, après que le chef d’état major de l’armée ait rappelé au gouvernement par le « mémorandum de minuit  » que s’il ne défendait pas les principes laïques l’armée était prête à agir, les partisans de la laïcité décident d’aller manifester place Taksim, lieu historique où les regroupements sont interdits (c’est sur cette place que le 1er mai 1977 des terroristes d’extrême droite ont tiré sur des militants de la gauche turque). Il est alors observé une violente répression policière par vague successives de charges à coups de matraques et de canons à eau. Le 1er tour est annulé par le conseil constitutionnel.



 

Il me semble alors nécessaire d’expliquer 2 choses : la 1ère est le fonctionnement des institutions turques qui va expliquer simplement comment les députés partisans de la laïcité ont réussi démocratiquement et constitutionnellement à annuler le 1er tour ; la 2nde est expliquer en quoi nous, français et européens, devons apporter de l’importance aux évènements actuels.

 

La constitution de 1982 désigne la Turquie comme étant une république parlementaire : c’est le parlement qui élit le président pour 7 ans. Ainsi il n’y a pas de suffrage universel. Pour valider cette élection, plus de 367 députés doivent voter au 2/3 en faveur du même candidat. Dans le cas contraire, des élections anticipées sont organisées pour que la population élise un nouveau parlement. Ce parlement est renouvelé tous les 5 ans à la proportionnelle après avoir éliminé les petits partis réalisant un score inférieur à 10% au niveau national (parti d’extrême droite, parti kurde). Le président élu désigne alors au sein des députés un 1er ministre chargé de proposer un gouvernement qui devra être accepté par la majorité des députés. Ainsi, si un parti possède plus de 275 sièges, sa proposition de gouvernement sera acceptée. En revanche, s’il n’a pas la majorité au parlement, il sera obligé de réaliser une coalition pour que sa proposition soit adoptée. Grâce à une manœuvre politique, lundi dernier Abdullah Gül n’a réalisé que 361 voix sur les 367 requises, c’est pourquoi les opposants à l’AKP ont invoqué le droit constitutionnel pour annuler le 1er tour et mettre en place des élections parlementaires d’ici 2 mois. En effet, l’AKP possède 355 sièges au parlement, c'est-à-dire assez pour être majoritaire mais trop peu pour avoir à lui seul les 367 voix requises pour élire le président. C’est pourquoi les partis pro-laïcité sûrs de perdre s’ils présentaient un candidat ont décidé de ne proposer aucun candidat et de boycotter ces élections en protestation face à l’islamisation et ainsi invalider ces élections.

 

Il me faut maintenant expliquer en quoi il est important pour nous européens de s’intéresser à la Turquie. En plus d’être membre fondateur de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), cet état a « vocation à entrer dans l’Union Européenne » depuis 1999 et le sommet d’Helsinki, c'est-à-dire qu’après des négociations plus ou moins longues (débutées le 3 octobre 2005), la Turquie est sûre d’intégrer un jour l’UE ; d’autant plus que depuis le 31 décembre 1995 elle participe à l’union douanière, c'est-à-dire le libre échange des biens et des tarifs extérieurs communs à l’UE fixes. Il me semble intéressant de rappeler en quoi j’estime qu’il faut être favorable à cette entrée dans l’UE. En plus bien évidemment de l’expérience humaine et culturelle, il faut bien comprendre que la Turquie possède une force géopolitique stratégique majeure qui devrait intéresser même les plus réticents. Elle représente la jonction entre l’UE et l’Orient et la jonction transitionnelle entre les pays à tradition judéo-chrétienne et les pays musulmans. Elle est également intéressante par ses ressources directes et indirectes. En effet, elle accueille l’oléoduc conjointement avec l’Azerbaïdjan et la Géorgie qui transporte le pétrole de la mer caspienne vers l’UE en contournent la Russie et l’Iran. De plus, les pays du Moyen Orient se forcent à avoir de bonnes relations avec la Turquie de par sa frontière commune avec l’UE mais aussi de par sa richesse en eau. Par exemple, la Turquie coopère avec Israël non seulement en échangeant 50 millions de m3 d’eau douce contre 1 milliard d’euro par an depuis 1996 mais aussi au niveau essais et entraînements militaires (l’armée turque est l’une des plus puissantes au monde, alliée privilégiée avec Israël donc et les Etats-Unis, excepté lors de la guerre en Irak). Il ne faut pas oublier non plus qu’elle est un des berceaux du christianisme et a de nombreux points communs culturels avec l’Europe : Empire romain, Byzance / Constantinople / Istanbul, et que par l’occupation de l’Europe centrale pendant 4 siècles 40% de la population turque a une origine européenne. A noter que la peine de mort est officiellement totalement abolie depuis 2004 (sachant que la dernière exécution remonte à 1984).

 

En conclusion, je ne peux que rappeler l’importance des évènements actuels en Turquie, non seulement pour nous européens mais surtout pour les habitants de ce pays que tous les partis de la gauche française (excepté Laurent FABIUS) et Jacques CHIRAC souhaitent voir rejoindre l’Union Européenne. Il me semble que c’est un symbole fort non seulement de la dignité du peuple turc mais également de l’attachement de ce dernier à la culture et la tradition politique européenne. Affaire à suivre...

Par Olivier GUILLARD - Publié dans : Promotion de la santé
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