La semaine dernière, lors de la première visite d'un président des Etats-Unis en Albanie, le président Bush a catégoriquement soutenu le plan du médiateur de l'ONU au Kosovo, Martti Ahtisari, ex président de la République Finlandaise, évoquant l'indépendance du Kosovo. Lors d'une conférence de Presse à Tirana en présence du 1er ministre albanais Sali Berisha, le président américain a déclaré : « la question est de savoir si nous aurons un dialogue sans fin sur quelque chose à propos de quoi nous avons déjà pris une décision : nous pensons que le Kosovo doit être indépendant ». En effet, c'est cette année que les Nations Unies doivent décider du statut de la province en travaillant sur une résolution ralliant les différents acteurs : d'une part les USA, l'UE et l'Albanie souhaitant l'indépendance, d'autre part les Russes et les serbes (de Serbie et du Kosovo) souhaitant une domination serbe. Ce qui n'est pas une tâche des plus faciles en pleine crise américano-russe sur le projet américain de bouclier anti-missile. Afin de bien comprendre les enjeux et les conséquences de cette indépendance, il me semble indispensable de replacer le Kosovo dans le contexte historique, d'une part des Balkans et d'autre part plus précisément sur la province elle-même.
Depuis la chute de l'empire romain, la région des Balkans est soumise à une instabilité politique majeure. En effet elle a du subir nombres de vagues successives de dominations bulgares, austro-hongroises, ottomanes, serbes ou encore albanaises. A chaque période de domination correspond une répression des minorités ethniques. A la chute de l'empire ottoman, c'est-à-dire à la sortie de la 1ère guerre mondiale, la région est placée sous protectorat austro-bulgare puis l'on assiste à la création du royaume des serbes, croates et slovènes de 1919 devenu plus tard le royaume fédéral de Yougoslavie, qui regroupe les royaumes serbe (Belgrade), croate (Zagreb), slovène (Ljubljana), du Monténégro (Podgorica), de la Voïvodine, de la Bosnie-et-Herzégovine (Sarajevo) et de la Macédoine (Skopje). Après la 2nde guerre mondiale, la résistance anti-nazi se forme autours du communiste croate Tito qui renverse la monarchie et supprime les serbes accusés de collaboration avec les forces de l'axe. Alors que l'économie de la fédération est mal en point, la sortie du communisme avec la mort de Tito en 1980 accentue la tendance. S'en suivent alors des résurgences nationalistes des différentes républiques et notamment celles du nord, les plus aisées, c'est-à-dire la Croatie et la Slovénie, qui acceptent mal la redistribution des richesses entre les différents états fédérés. Les tensions diplomatiques aboutissent au printemps 1991 à des affrontements entre les serbes présidés par Slobodan Milošević depuis 1989 et les milices croates et slovènes. Ainsi, le 25 juin 1991, les deux républiques dissidentes déclarent leur indépendance, reconnue un peu plus tard par la commission Badinter et donc l'Union Européenne, induisant de ce fait la dissolution officielle de la Yougoslavie. S'ensuit dès 1992 la guerre de Bosnie avec au mois d'avril de la même année le siège de Sarajevo ou encore le massacre de Srebrenica de juillet 1995 par les serbes de Bosnie nécessitant en plus des casques bleus l'intervention des forces de l'OTAN. Celle-ci prendra fin avec les accords de Dayton du 21 décembre 1995 qui transforme la Bosnie-et-Herzégovine en une confédération de deux états : la fédération croato-bosniaque et la république serbe de Bosnie. Ces conflits ayant captivé l'attention de la communauté internationale, le Kosovo a été à cette époque largement oubli.
Le Kosovo, province serbe coincée entre la Serbie, l'Albanie, la Macédoine et le Monténégro, a donc subi comme toute la région des Balkans ces vagues de répressions et d'islamisations multiples, entraînant des migrations vers le nord expliquant la forte concentration des serbes au nord de la province majoritairement peuplée d'albanais. A la sortie de la 2nde guerre mondiale, Tito donne l'autonomie au Kosovo, formalisée en 1974 par la constitution fédérale de Yougoslavie, mais de nombreuses persécutions envers les albanais persistent par le biais du 1er ministre entraînant la fuite de ces derniers vers la Turquie. Slobodan Milošević supplante Ivan Stambolić à la tête de la Ligue des Communistes de Serbie puis met en œuvre un plan de détournement des institutions fédérales à son profit, qui passe d'abord par une série de coups d'état et de coups de force dans les provinces autonomes et républiques liées à la Serbie : "Révolution des yaourts" en 1988 en Voïvodine, "Révolution anti-bureaucratique" au Monténégro en janvier 1989, suppression de l'autonomie constitutionnelle du Kosovo en mars 1989 confirmée par la constitution serbe de 1990 puis dissolution du gouvernement et du parlement du Kosovo. C'est pourquoi des chefs politiques albanais déclarent l'indépendance du Kosovo en octobre 1991, mais la commission Badinter trop occupée par la guerre de Bosnie refuse d'examiner la demande du Kosovo et sous pression russe et française cède le Kosovo à la Serbie de Milošević. Par conséquent, Ibrahim Rugova, étudiant kosovar à la Sorbonne surnommé le Ghandi des Balkans, met sur place une société parallèle avec ses propres systèmes de soins, d'éducation et devient démocratiquement président de cette république clandestine. En 1997 les FARK (Forces Armées de la République du Kosovo) et l'UCK (Ushtria Çlirimtare e Kosovës, Armée de libération du Kosovo) frustrés par la stratégie de résistance pacifiste de Rugova entament une guérilla terroriste contre l'armée et la police serbe entraînant une réponse serbe sous forme de massacre des familles de guérilléros présumés en mars 1998. Ces massacres entraînent alors une insurrection albanaise massive qui permet à Milosevic sous couleur de contre terrorisme de chasser 1 millions d'albanais vers les pays voisins et d'en assassiner 10 milliers. Craignant une extension du conflit, les Nations Unies réagissent et procèdent à des frappes aériennes de l'OTAN sur la Serbie du 24 mars 1999 jusqu'au retrait de Milosevic du Kosovo le 10 juin 1999. Ce même jour la résolution 1244 du conseil de sécurité place le Kosovo resté serbe sous administration de l'ONU (MINUK) et les accords de Kumanovo confèrent la protection de la province à une force de l'OTAN (KFOR).
Huit ans après, où en sommes nous ? Le défi était grand : réinstaurer un climat de paix et de sécurité, reconstruire une zone désertifiée… Le bilan est petit : malgré un parlement élu au suffrage universel, le statut final du Kosovo restant indéterminé la province est politiquement paralysée. Il en découle une situation sociale tendue : une société qui n'a rien de multiethnique, faillite de la justice, situation économique désastreuse (le chômage touchant plus de la moitié de la population active). L'administrateur Michael Steiner a fixé en 2003 huit critères (droit au retour des déplacés et des réfugiés, liberté de circulation pour tous les habitants du Kosovo…) que le Kosovo devait atteindre avant d'engager des négociations sur ce statut final. Bien qu'ils n'aient pas été atteints, les émeutes de mars 2004 et la crainte d'actions violentes extrémistes ont poussé l'ONU à mandater le 2 novembre 2005 Martti Ahtisaari, ex-président finlandais, pour mener des négociations entre gouvernements serbe et kosovar devant aboutir à un compromis. Après le décès de Rugova, des négociations sont ouvertes en mars 2006 à Vienne. Cependant, ces « négociations » ont consisté en l'expression des attentes respectives des deux partis sans réels échanges. De plus, le document rédigé par Martti Ahtisaari n'a rien d'un compromis : en effet, il ne prend pas en compte les attentes du gouvernement serbe. En même temps, une constitution approuvée par le référendum du 28 octobre 2006 inclue le Kosovo (et la Voïvodine) dans la Serbie. Le 26 mars 2007, le diplomate des Nations Unies soumet ses propositions au Conseil de Sécurité, document engageant le Kosovo vers la voie de l'indépendance souhaitée par les kosovars, les albanais et les pays occidentaux.
Quels en sont les enjeux ? D'une part, pour les plus terre à terre, le projet d'un oléoduc reliant la mer noire à l'Albanie serait l'enjeu primordial, certains allant jusqu'à dire que la planification de sa construction rendait la guerre du Kosovo inévitable, expliquant l'engouement de la communauté internationale pour s'implanter dans cette province en 1999 pourtant délaissée depuis 1991. Un argument en faveur étant la construction d'une immense base américaine définitive sur place. D'autre part, le Kosovo est considéré comme le berceau de la nation serbe. En effet, le 28 juin 1389 la bataille de Kosovo Polje opposant serbes, bosniaques, albanais et bulgares face à l'empire ottoman a donné naissance à de nombreux mythes. Ainsi les serbes commémorent cette date sous le nom de Vivovdan, date clé de l'histoire des Balkans puisqu'elle correspond également à l'attentat de Sarajevo (28 juin 1914), au traité de Versailles (1919), à la 1ère constitution yougoslave (1921), à la rupture de Tito avec Staline (1948), au voyage de Mitterrand à Sarajevo (1992) et enfin au transfert de Milosevic au tribunal international de La Hayes (2001). Le Kosovo, siège de l'Eglise orthodoxe serbe possède également nombreux monastères et monuments historiques importants aux yeux des serbes et de la communauté internationale.
Personne ne peut idéologiquement renier l'indépendance du Kosovo au regard de la situation exceptionnelle de cette province, notamment du point de vue historique. Cependant on peut craindre un certain nombre de complications aux échelles régionales, internationales. Au niveau régional, cette indépendance s'accompagne d'une décentralisation donnant plus d'autonomie aux serbes du Kosovo. On peut alors craindre de fortes tensions dans plusieurs secteurs kosovars : la région du Kosovo située au nord de la rivière Ibar où la population majoritairement serbe pourrait proclamée sa sécession du Kosovo entraînant vraisemblablement des tensions potentiellement mortelles pour les serbes résidant au Sud de cette frontière naturelle, ou encore des tensions dans la région de Gjilan à l'Est (ville albanaise encerclée de villages serbes). De plus, cette indépendance pourrait déstabiliser la région : la république des serbes de Bosnie pourrait prétendre également à l'indépendance ; les relations Kosovo / Albanie serait privilégiée malgré l'interdiction par le document de Martti Ahtisaari au Kosovo de s'unir avec l'un de ses voisins ; quelle sera la force d'attraction sur les albanais de Macédoine (1/4 de la population macédonienne) ? quel avenir pour la vallée de Presevo au sud de la Serbie appelée le Kosovo oriental où vivent plusieurs dizaines de milliers d'Albanais ? On peut aussi craindre des complications à l'échelle internationale notamment au sein de l'Union Européenne : on peut regrouper ces arguments en écoutant la position russe anti-indépendantiste de Vladimir Poutine qui au nom de la fraternité slave / orthodoxe russo-serbe engage un bras de fer avec les pays occidentaux espérant ainsi reconquérir une place sur la scène internationale. Le président russe assure qu'il n'hésitera pas à utiliser son droit de veto. Ainsi il prétend que la violation du principe d'intégrité territoriale des états souverains (acte d'Helsinki) devra subir le principe d'universalité et être applicable aux multiples provinces sécessionnistes d'Europe : le pays basque et la catalogne espagnols, la minorité hongroise transylvanienne de la Roumanie, mais aussi la Transnistrie (province moldave proche de l'Ukraine) ou encore l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie (Géorgie). On peut aussi craindre des complications liées à une indépendance que très relative. En effet, celle-ci sera limitée par une lourde tutelle internationale de durée indéterminée, fortement ressemblante à celle imposée depuis la fin de la guerre de 1999 avec les résultats décrits précédemment. Les représentants internationaux auraient la possibilité de casser des lois votées par le parlement ou de destituer des responsables politiques bien que ces mesures déjà appliquées en Bosni-et-Herzégovine aient confiné les politiciens locaux dans l'irresponsabilité et la surenchère, apporté une gestion opaque de l'argent et importé la corruption. La réflexion de Jean Arnault Dérens (journaliste au Monde Diplomatique) à ce propos est la suivante : « Il n'y a pas de démocratie sans responsabilité des représentants politiques qui doivent assumer pleinement leurs actes et leurs conséquences ». On peut ici parler, à juste titre me semble-t-il, de néocolonialisme.
En conclusion, l'élan idéologique d'accession à l'indépendance du Kosovo ouvre la porte à de nouvelles contraintes géopolitiques auxquelles devront faire face les Nations Unies, ses diplomates et très vraisemblablement ses casques bleus et l'OTAN. Du point de vue européen et américain cette indépendance est le statut de référence, mais l'impasse dans laquelle les négociations sont plongées impose une décision finale prise par le Conseil de Sécurité, mise en difficulté par le droit de veto russe. Milosevic ayant manipulé le sort de cette province pour son ascension politique dans les années 1980, il est courant d'entendre que « L'éclatement de la Yougoslavie a commencé au Kosovo et se terminera au Kosovo ». Cependant, comme il a été décrit précédemment, cette indépendance n'est pas certaine de résoudre les divisions ethniques de la région. Jean Arnault Dérens est catégorique : « en absence de véritable stratégie de développement économique du Kosovo liée à une perspective crédible d'intégration européenne, le Kosovo risque fort de rester longtemps encore un baril de poudre ». De plus, qui règlera les frais d'opérations militaires, de programmes de reconstructions et de missions humanitaires sans fin ? L'Union Européenne. Il est ainsi aisé à comprendre que l'obtention à terme de l'indépendance du Kosovo nécessite un remodeling complet de la politique internationale dans la région des Balkans : une politique tournée vers l'avenir, plus efficace, voir plus rentable pour l'Union européenne, couplant politique et économie.
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